Je vous propose une nouvelle série de courtes réflexions estivales afin d’inviter le prochain gouvernement québécois à gérer nos finances publiques en fonction des transformations prévisibles des dix à vingt-cinq prochaines années, dans une perspective de transition nationale et de préparation du Québec à devenir un pays.
#1 Pour en finir avec la gouvernance opportuniste à la petite semaine.
Le Québec présente chaque année un budget, puis met à jour ses prévisions quelques mois plus tard.
Mais où voulons-nous réellement être en 2035 ou en 2050?
Le vieillissement, la pénurie de main-d’œuvre, les changements climatiques et la transformation technologique ne sont pas des crises imprévisibles. Leurs effets sont déjà visibles et largement prévisibles.
Le gouvernement devrait donc présenter, en complément du budget annuel, une véritable trajectoire des finances publiques sur dix et vingt-cinq ans. L’idée n’est pas de rechercher une prévision parfaite, mais plusieurs scénarios permettant de mesurer les conséquences de nos choix ou encore de notre inaction.
Gouverner, ce n’est pas seulement équilibrer les comptes de l’année. C’est préparer les conditions de notre prospérité future.
Entre temps, vous pouvez consulter les faits saillants de nos comptes publics au 31 mars 2026 :

Le vieillissement de la population n’est pas seulement un défi budgétaire. C’est un choix de société. Si nous n’agissons pas maintenant, ce sont les lois du marché qui décideront, de facto, où et comment vieilliront une grande partie des Québécois. Est-ce réellement le modèle que nous souhaitons?
Les coopératives d’habitation offrent une piste particulièrement intéressante. En réunissant sous un même toit des citoyens qui participent à la gestion de leur milieu de vie, elles favorisent l’entraide, brisent l’isolement et retardent souvent le recours à des services publics plus coûteux.
Plusieurs expériences québécoises démontrent que ce modèle permet aux personnes âgées de demeurer chez elles plus longtemps tout en conservant une vie communautaire active.
Chaque année gagnée en autonomie représente une meilleure qualité de vie pour les personnes concernées et une pression moindre sur notre réseau de santé.
Le défi du vieillissement ne se réglera donc pas uniquement en construisant davantage de CHSLD ou d’onéreuses maisons des aînés. Il passera aussi par une diversification des milieux de vie : coopératives d’habitation, logements intergénérationnels, soutien à domicile et initiatives communautaires.
Une société qui prépare son vieillissement investit d’abord dans l’autonomie de ses citoyens. Une société qui attend ne fait que déplacer la facture vers les générations suivantes et celle-ci ne sera pas qu’économique, elle sera aussi sociale.
Proposition
Faire des coopératives d’habitation pour aînés un pilier de la stratégie québécoise sur le vieillissement en créant un programme permanent de financement, d’accompagnement et d’accès au foncier pour les municipalités et les groupes de citoyens. L’objectif : permettre à davantage de Québécois de vieillir chez eux, dans leur communauté, plutôt que d’attendre qu’une place se libère en établissement.
Notre État intervient trop souvent lorsque les problèmes sont déjà installés : maladies chroniques, décrochage scolaire, perte d’autonomie, itinérance ou détérioration des infrastructures.
La prévention demeure trop souvent perçue comme une dépense facultative. Pourtant, elle constitue l’un des investissements publics les plus rentables.
Prévenir les maladies chroniques, favoriser l’activité physique, intervenir tôt auprès des enfants, adapter les logements des aînés ou entretenir les infrastructures avant leur dégradation permet non seulement d’améliorer la qualité de vie des citoyens, mais aussi de réduire considérablement les dépenses publiques de demain.
Une gestion responsable des finances publiques ne consiste pas uniquement à équilibrer le prochain budget. Elle consiste également à diminuer les coûts que nous léguons aux générations futures.
Proposition
Faire évoluer le Fonds des générations afin qu’il poursuive une double mission : continuer à contribuer à la réduction de la dette tout en finançant des investissements dont les bénéfices économiques et sociaux sont démontrables à long terme.
Prévention en santé, petite enfance, maintien à domicile, adaptation aux changements climatiques et entretien préventif des infrastructures devraient être considérés comme des investissements stratégiques, au même titre que les investissements financiers.
Chaque projet devrait faire l’objet d’une évaluation indépendante afin de mesurer les économies générées pour les finances publiques sur un horizon de 10, 20 ou 30 ans.
Le véritable héritage que nous laisserons aux générations futures ne se mesurera pas uniquement par le niveau de notre dette, mais aussi par la qualité de notre santé collective, de nos infrastructures, de notre environnement et de nos institutions. Investir aujourd’hui pour éviter les dépenses de demain, c’est aussi bâtir un patrimoine collectif plus solide.
Une génération n’hérite pas seulement d’un bilan comptable, elle hérite également de l’état du Québec que nous lui transmettons.
Nos débats sur l’éducation portent malheureusement trop souvent sur les urgences du moment : pénurie d’enseignants, état des écoles, résultats scolaires, manque de soutien. Ces enjeux sont réels et il est urgent de s’y attaquer.
Mais, peut-on prendre aussi un pas de recul et se poser la question qui nous concerne tous et chacun : quelle société voulons-nous bâtir d’ici 2050 et comment notre système d’éducation doit-il y préparer les prochaines générations?
L’intelligence artificielle, la robotisation, le vieillissement de la population, les changements climatiques et les transformations du marché du travail modifieront profondément les compétences dont le Québec aura besoin. Former les citoyens de demain ne consistera peut-être plus seulement à transmettre des connaissances, mais aussi à développer l’esprit critique, la capacité d’adaptation, la créativité, la collaboration et le sens des responsabilités.
Il est donc temps de repenser le lien entre l’école et les besoins futurs de la société québécoise.
À l’image du Rapport Parent qui a profondément transformé notre système d’éducation dans les années 1960, le Québec gagnerait à lancer un Rapport Parent 2.0 i.e., de véritables États généraux sur l’éducation afin de définir la mission de l’école pour les cinquante prochaines années.
Cette réflexion pourrait mener à une Loi-cadre sur la réussite éducative à l’horizon 2050, établissant des objectifs nationaux durables en matière de maîtrise du français, de réussite scolaire, d’intégration des nouvelles technologies, de valorisation de la profession enseignante, de compétences scientifiques et techniques, ainsi que d’apprentissage tout au long de la vie.
L'éducation est le seul investissement dont les rendements se mesurent sur plusieurs générations.
C'est pourquoi une nation ne peut se permettre de la penser à l'horizon de la prochaine élection.
L’innovation est devenue l’un des principaux moteurs de la prospérité des nations. Pourtant, les percées technologiques s’accélèrent plus rapidement que nos cycles politiques.
Le Québec dispose déjà d’une base solide avec la Stratégie québécoise de recherche et d’investissement en innovation (SQRI²). Elle soutient la recherche, favorise la commercialisation des découvertes et stimule le développement de secteurs stratégiques.
Mais dans un monde transformé par l’intelligence artificielle, la robotisation, les technologies quantiques, la transition énergétique, les sciences de la vie et les bouleversements géopolitiques, une stratégie de cinq ans ne suffit plus.
Il faut désormais et plus que jamais se demander quelles technologies, quelles compétences et quelles industries permettront au Québec de prospérer en 2050?
Pour y répondre, le Québec devrait tenir de véritables États généraux de l’innovation, réunissant chercheurs, entrepreneurs, investisseurs, établissements d’enseignement, travailleurs et décideurs publics afin de définir une vision commune de notre avenir technologique et économique.
Cette démarche pourrait mener à une Politique nationale de l’innovation 2050, appelée à compléter et renforcer la SQRI², avec des priorités stables qui transcendent les gouvernements :
- accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle et de la robotisation dans tous les secteurs de l’économie;
- renforcer les liens entre la recherche, les entreprises et le capital d’investissement afin de mieux commercialiser les innovations québécoises;
- concentrer les efforts dans les secteurs où le Québec peut développer un avantage stratégique durable;
- préparer dès aujourd’hui les compétences dont notre société aura besoin demain.
L’innovation ne se résume pas à financer davantage la recherche. Elle consiste à préparer un Québec plus productif, plus résilient et plus compétitif.
Les sociétés qui réussiront en 2050 ne seront pas nécessairement celles qui investiront le plus, mais celles qui auront su le plus tôt transformer leurs idées en richesse, en savoir-faire et en prospérité durable
Chaque inondation, feu de forêt, vague de chaleur ou épisode de sécheresse, entraîne des coûts bien réels : reconstruction, soins de santé, infrastructures, pertes économiques et hausse des primes d’assurance.
Pourtant, le coût de l’inaction climatique demeure largement absent de nos documents budgétaires. Nous comptabilisons les dépenses une fois les catastrophes survenues, mais rarement les risques financiers qui s’accumulent.
Le Québec devrait se doter d’un Bilan annuel des risques climatiques pour les finances publiques, déposé en même temps que le budget. Ce document évaluerait l’exposition financière de l’État aux principaux risques climatiques et mesurerait les économies potentielles associées aux investissements en prévention et en adaptation.
De la même façon, chaque projet majeur d’infrastructure devrait être évalué non seulement selon son coût de construction, mais aussi selon sa résilience aux conditions climatiques prévues dans vingt-cinq ou cinquante ans.
Intégrer les risques climatiques à la planification budgétaire permettrait de mieux orienter les investissements publics, de protéger les contribuables et de réduire les coûts futurs.
En matière de climat, la véritable économie consiste à investir suffisamment tôt pour éviter des coûts beaucoup plus élevés demain.
Le débat budgétaire québécois se résume trop souvent au déficit et à la dette.
Ces indicateurs demeurent essentiels, mais ils ne permettent pas de distinguer une dépense qui répond aux besoins du présent d’un investissement qui prépare l’avenir.
Emprunter pour financer durablement des dépenses courantes n’a pas les mêmes conséquences qu’investir dans les transports collectifs, les infrastructures numériques, l’efficacité énergétique, la recherche, l’innovation ou la prévention.
Le Québec devrait se doter d’un Cadre budgétaire intergénérationnel obligeant le gouvernement à présenter clairement, dans chaque budget, trois catégories distinctes :
Chaque catégorie devrait être accompagnée d’une évaluation de ses retombées économiques, sociales et financières à long terme, afin de mieux éclairer les choix publics et de favoriser une vision dépassant l’horizon électoral.
Toutes les dépenses ne se valent pas. Certaines assurent le fonctionnement de l’État. D’autres constituent un investissement dans notre prospérité collective.
La dette n’est donc pas, à elle seule, un indicateur de bonne ou de mauvaise gestion. La question que nous devrions tous nous poser : que léguons-nous aux générations qui nous succéderont en contrepartie de cette dette?
Les exercices de réduction des dépenses sont souvent organisés autour de cibles uniformes imposées aux ministères.
Cette méthode est simple, mais rarement stratégique. Elle peut préserver des programmes inefficaces tout en affaiblissant des services essentiels ou des investissements porteurs.
Le Québec devrait instituer une Commission permanente de révision des programmes publics, indépendante et non partisane, chargée d’évaluer de façon continue les politiques et programmes gouvernementaux selon des critères transparents : résultats obtenus, coûts, impacts économiques et sociaux, chevauchements administratifs et solutions de rechange.
Ses recommandations seraient rendues publiques et déposées à l’Assemblée nationale afin d’éclairer les décisions budgétaires et de favoriser une culture d’amélioration continue de l’action gouvernementale.
L’objectif ne serait pas uniquement de réduire les dépenses, mais de mieux utiliser chaque dollar public en concentrant les ressources là où elles produisent les meilleurs résultats.
Une bonne gestion publique ne consiste pas à couper partout. Elle consiste à faire des choix éclairés, fondés sur des données probantes, et à avoir le courage de mettre fin à ce qui ne répond plus aux besoins de la société.
À la lumière des réflexions précédentes, il serait judicieux de recommander une gouvernance pluriannuelle, cohérente et soumise à un débat parlementaire renforcé.
Le Québec pourrait adopter un Plan budgétaire et stratégique 2035-2050, actualisé à chaque législature.
Ce plan présenterait :
L’Assemblée nationale pourrait en débattre avant le dépôt du budget annuel.
Cela obligerait les gouvernements à expliquer non seulement ce qu’ils veulent dépenser, mais surtout quel Québec ils cherchent à construire.
En conclusion, aucune solution unique ne permettra de préserver les finances publiques québécoises.
Il faudra simultanément mieux contrôler certaines dépenses, réviser certains programmes, améliorer la productivité de l’État, accroître le taux d’emploi, adapter la fiscalité et continuer d’investir dans les priorités collectives.
Mais attention : aucun levier isolé — réduction des dépenses, augmentation des revenus ou réformes économiques — ne suffira. Une combinaison cohérente et politiquement assumée sera nécessaire.
Il faudra aller plus loin que la gestion à la petite semaine avec la sempiternelle question : faut-il réduire les dépenses ou augmenter les revenus?
Il faudra voir plus loin et se demander : quelles priorités voulons-nous protéger, quelles transformations voulons-nous financer et quels efforts sommes-nous prêts à consentir collectivement?
Les finances publiques sont d’abord l’expression de nos choix de société.
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